Le mot « nouvelle » en français signifie aussi : information, renseignement, notification, communiqué.

Cette histoire est remontée quand j’ai appris que la centrale de Clairvaux allait être démolie.

 

Une fille

 

 

Son père était Inspecteur Général dans l’Éducation nationale, dans les années 70, dans la région de Nantes, un gars un peu fort, avec une bonne tête un peu rouge, des cheveux blancs bien coupés et une barbe blanche bien taillée, comme les Nordiques font souvent, ou les publicités pour seniors, et qui nous offrait des coups de cidre, à son fiancé et à moi, quand son fiancé la raccompagnait dans sa R6, parce qu’elle habitait chez ses parents dans la cambrousse, j’ai oublié le nom, une grande maison avec un très grand jardin.

C’était le genre de fille qui préfère la compagnie des garçons à celle des filles, et qui la ramène souvent pour montrer qu’elle est à la hauteur, voire au-dessus. Nous étions, dans la même classe, en première. Son fiancé était en terminale, et comme j’étais ami avec elle, j’étais ami avec son fiancé  qui avait des cheveux mi-longs, châtain clair et des lunettes. Ray Manzarek, des Doors. Moi, j’étais Cat Stevens avant qu’il change de nom. J’avais compris depuis longtemps qu’elle n’était pas fan de Cat Stevens, et j’avais préféré devenir son ami proche, une stratégie à plus long terme. Elle était jolie, avec des cheveux bruns, longs, ondulés, un gros pull, une parka militaire par dessus, toujours en jean, avec des Pataugas, c’était l’uniforme des garçons à l’époque. Elle possédait aussi un manteau long afghan, avec les poils longs sur la bordure, et moi aussi. Elle riait souvent un peu fort et sinon elle faisait la tête. Elle avait insulté la professeur d’anglais une fois, et ça c’était terminé par trois jours de renvoi.

Et puis j’ai quitté la région, et l’année suivante elle se mariait, et je crois me souvenir de la naissance d’un enfant, assez rapidement, peut-être deux. Des années se sont écoulées sans que personne n’éprouve le besoin de se revoir. Je me suis marié aussi, j’ai divorcé, je me suis marié encore et j’ai eu une fille. Je travaillais dans la publicité quand la publicité faisait partie de ces mondes brillants que la société promouvait pour défendre la beauté de son modèle.

Et puis un jour, je reçois un appel, à mon bureau, passé par le standard. C’était elle. Elle était tombée sur un article qui parlait de mon travail et de mon agence, dans un journal que ce genre de choses intéressait. Elle voulait savoir comment ça allait, ce que je devenais. Sa voix était plus rauque et plus étouffée. J’ai dressé en peu de mots le tableau nettoyé dans lequel évoluait un homme à qui les choses réussissaient, sans oublier de sourire au téléphone parce que ça s’entend. L’habitude de la vente. Et elle, que devenait-elle ?

Elle était surveillante de prison, à Fresnes.

Je ne sais plus ce que j’ai dit, mais ça devait être une façon de lui demander comment elle en était arrivée là.

Très vite les silences se sont étirés, et c’est elle qui a dit « on se rappelle, je ne veux pas te déranger à ton travail », alors qu’elle n’avait pas le numéro de mon domicile – c’était avant le portable. J’ai dit « oui, très bien », alors que je n’avais pas son numéro. Je m’en suis voulu de ne pas avoir été capable de franchir l’obstacle que j’avais dressé entre nous avec la peinture vaniteuse de ma réussite. Plusieurs fois, j’ai pensé la rappeler, mais je ne savais plus si c’était Fresnes ou Clairvaux. Et puis finalement je n’ai rien fait, je n’ai appelé ni Fresnes ni Clairvaux. Fin de l’histoire.

Quelques années plus tard, IL qui m’a contacté. Je ne sais plus comment la chose s’est faite. Nous nous sommes revus. Nous avons pris un verre. Il avait toujours les cheveux mi-longs, même coupe, la forme des lunettes avait changé, plus Lennon. Chacun a fait le compte-rendu de son état. ILS s’étaient séparés. Il avait vécu l’enfer, les insultes, les assiettes, elle le trompait, pas avec quelqu’un, avec n’importe qui. Parfois, elle disparaissait plusieurs jours. Il avait eu la garde des enfants. Un enfer, il a répété. Il était avec quelqu’un d’autre maintenant. « Une fille normale » il a dit. Il l’avait rencontrée  à la Direction Départementale des Affaires Sanitaires et Sociales qu’il avait intégrée après ses études et où i travaillait toujours. Elle avait deux enfants et je crois qu’ils n’en n’avaient pas ensemble, je n’en suis pas sûr. Il avait l’air fatigué. Il n’avait plus cette ironie qui imprégnait la moindre de ses paroles, ni cette façon de laisser mourir chaque fin de phrase, comme s’il s’ennuyait d’avoir déjà vécu la situation. La proximité que nous avions n’a pas reparue, trop de temps, des chemins trop dissemblables.

Je lui ai dit qu’ELLE avait appelé, bien sûr, ça remontait à des années maintenant, une dizaine peut-être, mais qu’il n’y avait pas eu de suite. Je pensais qu’il avait des nouvelles, au moins par les enfants. Est-ce qu’elle travaillait toujours en prison, à Fresnes ou à Clairvaux, je ne me rappelais plus ?

Elle était morte huit ans plus tôt. Après le divorce, elle avait intégré la Pénitentiaire. Elle sortait avec un surveillant au début, ils vivaient ensemble, et puis  elle a commencé à boire et  à sortir avec d’autres surveillants, et puis finalement elle est sortie avec tout le monde, c’était à qui voulait, et finalement elle a eu un cancer, et en six mois c’était fini.

Je n’ai rien dit. Je me suis demandé à quelle étape du parcours elle m’avait appelé, près de la fin en tout cas.

– Tu te rappelles son père, le bon barbu avec sa cave ? il a dit. Il est mort.

Je me le rappelais parfaitement, et je me rappelais très bien la cave aussi.

– Il a commencé à la prendre quand elle avait 6 ans, jusqu’à ses premières règles.

Je n’ai pas compris tout de suite de quoi il parlait et puis c’est monté au cerveau, et j’ai vu le film à l’envers d’un vase qui se brise, l’origine d’une vie en miettes.

– Sa mère n’était pas au courant, il a ajouté.

Je n’ai  pas eu l’idée de lui demander si elle lui avait raconté avant ou après la mort de son père. Et est-ce que lui l’avait revu ?

Et puis, après ça on a essayé de parler de choses plus légères, parce que c’était trop déprimant de se rouler dans cette histoire, on a parlé des prochaines vacances,  des enfants, de la vie à Paris, de la vie à Nantes, où il y a quand même beaucoup d’activités culturelles et on s’est quitté en se disant que maintenant on savait où se trouver. C’était il y a quatre ans. Pour l’instant personne n’a repris contact. Je ne pense pas que ça arrive.

Je repense parfois au barbu jovial qui nous accueillait dans sa blancheur capillaire soignée, qui invitait les jeunes gens que nous étions à goûter ses bouteilles de cidre artisanal.

J’espère qu’à la fin, il a eu sa part d’intubations, de perfusions et de tout le reste, j’espère que ça n’a pas été facile.