Alors, comment ça va aujourd’hui ?

nouvelle

 

 

                      Il sentit d’abord la lumière à travers ses paupières et lorsqu’il ouvrit les yeux il eut le temps de voir l’infirmière sortir de la chambre. Il tourna la tête sur le côté et découvrit qu’il n’était pas seul. Un autre lit était installé dans la pièce. Quelqu’un était allongé sur le dos et dont il ne pouvait voir le visage à cause des bandages qui lui entouraient la tête. Il resta un instant à l’observer et se rendormit.

                 Lorsqu’il se réveilla le soleil pénétrait dans la chambre. Le lit à côté du sien était vide et il se demanda s’il avait rêvé la présence d’un autre patient. Il avait du mal à se concentrer. Quand il essaya de s’asseoir en prenant appui sur ses mains, il découvrit qu’il était relié à un goutte à goutte dont le tube maintenu sur son avant-bras par un sparadrap blanc était fiché dans un cathéter planté sous sa peau. Un flacon de verre était accroché à une perche montée sur des roulettes et laissait voir un liquide transparent qui s’écoulait lentement dans le tuyau en caoutchouc. Il se rallongea, sans penser à rien d’abord puis une interrogation remonta à la surface de sa conscience comme une bulle d’air libérée par la vase. Il se rappelait son arrivée à l’hôpital, les formalités à l’accueil et son sac posé sur la chaise avec les affaires qu’il avait pris soin d’y glisser avant de quitter l’appartement. Il y avait une chose cependant qu’il ne parvenait pas à se rappeler. Pourquoi était-il ici ? Que lui avait-on fait ? Il n’avait pas mal. Il comprit que les effets de l’anesthésie n’étaient pas totalement dissipés, à moins que ce ne soit la morphine. et s’il n’y avait pas eu cette nausée il aurait essayé de se lever. Il écarta le drap et la chasuble qui le couvrait. Rien sur son torse. Il plia une jambe, regarda sa cuisse, son mollet, son pied puis l’autre jambe. Aucun bandage, ni pansement, pas la moindre cicatrice ni point de suture, pas même la trace d’une zone épilée sur laquelle on serait intervenu. On l’avait donc opéré dans le dos. Il lui sembla que seul quelque chose de grave pouvait justifier d’opérer dans le dos. C’est par là qu’on passait pour atteindre les poumons ou la colonne. Il bascula ses jambes sur le côté et s’assit sur le bord du lit du côté de la perche avec la perfusion. Doucement il posa ses pieds nus sur le lino gris et se mit debout. Ça allait, ça tournait un peu mais ça allait. Il saisit la perche et s’appuya dessus pour contourner le lit et avancer à petits pas vers le cabinet de toilettes. Il découvrit dans le miroir son image blafarde et l’ombre d’une barbe de deux jours. Il pivota sur lui même pour observer son dos dans la glace. Rien. La tête, pensa-t-il. Il approcha du lavabo et il appuya sur l’interrupteur près du meuble à pharmacie fixé au mur. Il ne vit rien sur son cou, rien sur son front ni sur les tempes. Il entreprit de passer ses doigts lentement dans ses cheveux en partant de la nuque, à la recherche, d’une cicatrice, d’un fil, d’une incision mais ne découvrit aucune trace d’intervention. Il retourna sur le lit et décida d’attendre. On frappa bientôt à la porte et une nouvelle infirmière entra dans la pièce.

              – Le médecin va venir, dit-elle, en attendant on va vous apporter une collation.

              Il la rappela alors qu’elle s’en allait et demanda ce que contenait sa perfusion.

             – Du glucose et du sérum physiologique, pour éviter la déshydratation.

         Il entendit le roulement d’un chariot qui s’arrêta devant sa porte et une femme entra avec un plateau qu’elle lui posa sur les jambes. Il y avait un bol de soupe, une assiette de purée avec un cube de matière blanche qui devait être du poisson, une compote, un verre, une carafe d’eau et une tasse vide.

           – Il faut reprendre des forces, et elle ajouta en repartant, vous prenez du thé ou du café ?

          Il dit du thé merci. Il goûta le potage et trouva qu’il manquait de sel. La purée et le poisson avaient le même goût, mais peut-être que c’était lui. Il venait d’ouvrir la compote quand l’infirmière reparut accompagnée d’un homme en blouse blanche.

          – Alors, dit le médecin, comment ça va aujourd’hui ?

         Il répondit que ça allait, parce que c’était la vérité et le médecin regarda ses notes et dit que tout s’était parfaitement passé, qu’il n’y avait eu aucune complication, et qu’il pourrait sortir en début d’après-midi. Il n’avait ni régime particulier ni traitement, juste éviter de faire trop d’efforts la première semaine, pour le reste les conseils de bon sens concernant le tabac et l’alcool. Il fut sur le point de dire quelque chose mais se ravisa. Que penserait-il d’un patient qui demanderait de quoi on l’avait opéré ? Il penserait que quelque chose ne tournait pas rond, il penserait que le patient n’avait pas récupéré toutes ses facultés, il constaterait qu’il souffrait d’une amnésie partielle dont il faudrait déterminer la nature, et si elle était due à un mauvais dosage de l’anesthésie, à une maladresse dans l’acte chirurgical ou à une complication post-opératoire. Peut-être essaierait-on de le réopérer pour masquer l’erreur médicale ? Peut-être l’enverrait-on en psychiatrie ? L’absence de cicatrice ne prouvait qu’une chose, on l’avait opéré avec une technique non-invasive, probablement en passant par des voies naturelles. Il essaya de se souvenir si on pouvait atteindre le cerveau en passant par la bouche ou par le nez. Il n’en savait rien. Ou par ultrasons.

        En début d’après-midi une troisième infirmière pénétra dans la chambre et entreprit de lui retirer la perfusion. Et voilàààà, et elle retira la longue aiguille du cathéter et elle posa un coton sur la piqure et un sparadrap par dessus avant de repartir avec la perche et le flacon qui se balançait dans tous les sens.

   Il se leva et prit une douche. L’eau chaude acheva de chasser ce sentiment d’écœurement qu’il avait éprouvé au réveil. A 15 heures, il s’habilla, prit son sac et sortit dans le couloir. Il signala sa présence au bureau près de l’ascenseur, signa son bon de sortie et prit l’ascenseur. Il reconnut le hall avec ses bureaux d’accueil de couleur et les imposants fauteuils d’attente disposés en marguerites dans l’espace. Il reconnut aussi l’homme qui tenait le kiosque à journaux. Son souvenir était aussi frais que s’il datait de la veille. Il s’assit dans l’un des fauteuils au centre du hall et observa le mouvement des entrées et des sorties, les blouses blanches qui traversaient l’espace, les femmes de ménage avec leur chariot, le vigile près de la porte d’entrée, les patients qui venaient s’enregistrer et ceux qui venaient leur rendre visite. Il observa les gens et les choses dans l’espoir qu’un élément comme une clé qui ouvrirait un coffre, un signe, une image, ressusciterait la raison de sa venue. Mais rien ne se passa. Finalement, il se leva et sortit dans la rue. C’était une journée de printemps idéale, mais il ne reconnut pas la rue.

 

 

fin