NdA : Ce n’est pas la nouvelle que je préfère, j’aurais dû lui adjoindre une image et un titre moins racoleurs. Si c’est la première chose que vous lisez de moi, lisez plutôt les nouvelles « Alors comment ça va aujourd’hui » ou « Le doigt le plus faible », ou « Angelo 627 » mais qui est presque un court roman.

Paradis

Nouvelle

 

 

                  Quand il ouvrit les yeux, les derniers mots de l’hôtesse flottaient encore dans un coin de sa conscience « … de bien vouloir relever votre tablette et le dossier de votre fauteuil ». Il sourit à la jeune femme en uniforme mauve penchée sur lui, comme s’il avait à s’excuser de s’être endormi et regarda par le hublot dont le volet avait été relevé, mais ne il vit que l’écran blanc de la couche nuageuse que traversait l’avion dans sa descente. Il prit la bouteille d’eau qu’il avait glissée dans la poche du dossier face à lui et but une gorgée puis une deuxième. Il sentit son corps revenir à la vie et son esprit s’ouvrir aux plaisirs si longtemps anticipés de sa destination finale. Enfin. Depuis combien de temps avait-il attendu cet instant, depuis combien de temps rêvait-il de ce moment ? Depuis bien avant son accident. Cinq ans, dix ans, vingt ans ? Plus probablement, s’il est admis que les obsessions que nous cultivons naissent dans l’enfance, secrètement, d’un livre offert, du récit d’un proche ou d’une image sur une boîte de chocolats. Pourquoi cette terre, pourquoi ces paysages ? Il existait d’autres continents, d’autres lumières, des villes fantastiques, des déserts prodigieux, des campagnes idéales. D’où venaient cette attraction et ce sentiment de familiarité lorsqu’il contemplait les images collectionnées de cette île pas si lointaine, de ces maisons de bois colorées, de voitures anciennes vingt fois repeintes, de ruines singulières, d’enfants dans les vagues ? Pourquoi avait-il décidé que son paradis se trouvait là, précisément ? L’avait-il d’ailleurs décidé ? Les rêves ont le mérite de nous tenir compagnie et de rendre le présent supportable. A l’hôpital il avait affiché la photo d’une frange de cocotiers que le vent peignait à l’envers sur l’arc d’une plage blanche et déserte et dans laquelle il s’échappait quand la lecture lui devenait trop pénible et que les infirmières le laissaient tranquilles. C’était une plage située au nord de l’île par laquelle on accédait après une marche d’une quinzaine de minutes dans les dunes sous un soleil sans concession. Il avait parcouru les images des ruelles de la capitale et de la géographie de l’île, s’était renseigné sur l’hébergement et la cuisine, s’était intéressé à l’histoire du pays et à son étonnant peuplement, à ses coutumes et à ses croyances. Il avait imaginé l’odeur des épices dans les allées du grand marché qui se tenait quatre jours par semaine sous l’architecture métallique d’une halle séculaire. Il avait goûté par avance le plaisir de sentir la chaleur sur sa peau et le sel de la transpiration, de s’abandonner sans pensées aux éléments, et au contentement de n’être plus qu’un amas de cellules vivantes. Après avoir déposé sa valise à l’hôtel et s’être changé, il irait s’installer à la terrasse du plus vieux café de la ville, sur la place centrale, où les habitués jouaient aux dominos sous des arcades coloniales baroques, accompagnés d’une bouteille d’alcool de canne. Il fumerait un cigare. Ensuite il irait sur le port. Il étendrait ses jambes nues sous une des tables peintes en bleues qui avançaient jusque sur le quai et déjeunerait d’une friture livrée dans la matinée par les barques colorées que les pêcheurs emmenaient au-delà de la barrière corallienne. Ensuite il irait à la plage, celle des cocotiers dépeignés, cette anse rêvée depuis si longtemps et qu’il retrouverait comme un berceau, comme le lieu de sa véritable naissance et il avancerait pieds nus vers la ligne basse des vagues qui mouraient en douceur sur la grève. Le soir venu, il écouterait les bruits et les paroles de la rue depuis le balcon de son hôtel.

                    L’appareil rebondit sur la piste et le tira de sa rêverie. Nous y sommes, se dit-il. Il se leva dans un mouvement confus partagé par l’ensemble des passagers, ouvrit le coffre à bagages au dessus de son siège et en tira son sac de voyage. Il attendit ensuite en piétinant dans l’allée centrale, puis ils avancèrent comme une file de prisonniers entravés vers la sortie de l’appareil et il se retrouva dans le boyau climatisé qui menait au bâtiment de l’aéroport. Ils traversèrent plusieurs salles désertes avant d’arriver devant les tapis roulants. Ceux qui perdirent du temps à se procurer un chariot se retrouvèrent relégués en arrière sans visibilité sur le défilé des valises, des sacs et des caisses. Il écouta les commentaires de ses voisins et l’espoir qu’ils plaçaient dans leur séjour, ce qu’ils allaient retrouver ou ce qu’ils allaient découvrir. Devant lui un homme et une femme plus jeunes attendaient que le tapis se mette en marche. L’homme guettait la bouche qui bientôt régurgiterait son bagage et la femme regardait autour d’elle. Il observa la façon dont les cheveux de la femme bougeaient quand elle tournait la tête. Et puis la femme passa le bras autour de la taille de son compagnon et se pencha vers lui. C’est comme un rêve, crut-il l’entendre dire, et elle l’embrassa derrière l’oreille.

              Il franchit la douane sans même s’en rendre compte car personne ne lui demanda rien. Il parvint finalement dans le hall de l’aéroport où régnait une agitation qui ne le surprit pas. Des autochtones apostrophaient les nouveaux arrivants, leur proposaient de les conduire en ville ou leur recommandaient le meilleur hôtel à prix d’ami. Il passa devant les comptoirs d’enregistrement et considéra la file de ceux qui repartaient, le teint sombre ou désespérément rouge, des souvenirs d’osier et de pailles dépassant de leur sac. Au-delà des baies vitrées du hall de l’aéroport, un arbre du voyageur déployé en éventail balançait lentement ses palmes sur l’aplat bleu du ciel. Les images qui composaient son paradis se rassemblèrent sous ses yeux, faites de plumes et de chants, de couleurs et de senteurs, images familières et désormais accessibles, juste là, à quelques mètres, enfin.

            Le couple qu’il avait observé près du tapis roulant le dépassa en tirant deux valises à roulettes identiques. Ils se tenaient par la main et il les regarda se diriger vers la sortie. Les portes de verre s’ouvrirent devant eux, laissant pénétrer dans le hall une bouffée de chaleur humide qui l’enveloppa dans une senteur de fruits trop mûrs. Il respira cet air nouveau et regarda le couple s’éloigner et il vit comment le soleil éclairait les cheveux de la femme quand elles se retrouvèrent à l’extérieur. Et puis ils disparurent hors champs.

               Il ne bougea pas tout de suite, comme s’il fallait attendre que quelque chose se redépose, puis il se dirigea vers le comptoir où se tenait une hôtesse en uniforme mauve. Il sortit de la poche intérieure de son blouson son passeport et son billet qu’il posa sur le plateau et il entendit une voix qu’il reconnut être la sienne :

– Le vol retour, s’il vous plaît.