Georges et moi.

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              Quand je suis rentré dans le salon, ce jour-là, il n’y avait personne. J’ai appelé.

– Georges ?

Et la voix de Georges m’est parvenue de quelque part dans l’appartement.

– Je fais ma toilette, il a dit.

J’ai pensé « Pour changer ». J’ai posé le journal sur la table, avec le sac de courses, je me suis assis, et j’ai annoncé qu’une revue m’avait demandé un texte pour la rentrée.

– Formidable ! a répondu la voix de Georges en traversant l’air du salon, comment elle s’appelle ?

– Qui ça ? j’ai fait.

– La revue.

– Bordel.

– Bordel ?

– Oui, Bordel, c’est comme ça le nom des revues littéraires maintenant, c’est comme les revues de mode, c’est n’importe quoi.

– Un texte sur quoi ?

– Sur Desproges.

– Sur Borges ?

– Non, Desproges, le comique.

– C’est pas terrible comme sujet, a fait Georges.

J’étais de son avis. J’aurais préféré quelque chose sur Pessoa, sur Hemingway, sur un écrivain, même moyen, ou sur la liberté, la mort, un thème, l’ébénisterie, n’importe quoi, mais quelqu’un qui écrivait des sketches…

Je n’ai rien dit, je me suis contenté de feuilleter le journal en commençant par les pages de fin. Je fais toujours ça. Pour les magazines en revanche je commence par le début.

Finalement, Georges a pénétré dans le salon, sans que je l’entende approcher, à cause des coussinets, et il a sauté sur le canapé. Il s’est calé contre le dossier, il m’a regardé avec son air de penser à des choses qui m’étaient inaccessibles, et il a commencé à s’arracher une ou deux vieilles griffes avec les dents.

Comment expliquer ça ?

Je ne prétends pas être le premier à avoir parlé à un animal, sérieusement j’entends, ni à m’être comporté comme si c’était quelqu’un comme vous et moi. Ça faisait un moment que j’étais seul, je veux dire sans femme, même si ma rencontre avec Marie-Carmen me laissait espérer que cette situation n’était pas définitive. Sur une île déserte c’est ce qu’on fait, je suppose, parler à n’importe quoi, un iguane ou une noix de coco. La différence, c’est qu’un jour Georges a répondu, mais pas dans sa langue à lui, comme quand Sheeta parle avec Tarzan, dans la mienne. Il a juste marmonné « Je ne suis pas d’accord ». Suffisamment haut pour que j’entende.

S’y on y réfléchit, le nombre de choses difficiles à expliquer est nettement plus élevé que celles aisément compréhensibles ; il suffit de regarder autour de soi, ou d’écouter la radio pendant cinq minutes, pour s’en convaincre. Par ailleurs, si on considère l’étendue des croyances populaires, entre les lignes de la main, l’enfer, le paradis, Roswell, et le pouvoir des trèfles à quatre feuilles, ça laisse de la place pour l’histoire d’un chat qui parle.

Évidemment, je n’ai rien dit à personne, pas même à quelqu’un en qui j’aurais eu confiance. C’est une décision à laquelle n’importe qui arrive assez vite, à mon avis, dès qu’il a entrevue l’image d’une camisole ou d’une séance d’électrochocs.

C’était pourtant un chat tout ce qu’il y a de plus banal, un européen tigré que j’avais appelé Pirouette au départ parce que je pensais que c’était une fille. Si je dois vraiment rentrer dans une espèce de chronologie, et faire un rapport sur la façon dont les choses se sont passées, je dirais que c’est cette histoire de Linné qui a tout déclenché. J’avais ramené deux livres sur le sujet : « Buffon/Linné. Éternels rivaux de la biologie ? »* et « Linné, le rêve de l’ordre dans la nature »*. Parce que ça m’a toujours intéressé l’éthologie, Lorenz, tout ça. Il y en a c’est les locomotives, les timbres, ou les batailles napoléoniennes.

J’ai posé les livres sur la table et j’ai fait une réflexion là-dessus, sur le fait que Linné avait mis l’homme et l’animal sur le même plan, en établissant une méthode de classement unique pour toutes les espèces. C’était quand même un sacré truc. Sans le savoir, j’ai dû ouvrir une porte. C’est pour ça qu’il s’est senti obligé de répondre, à mon avis, parce que ça lui tenait à cœur. Ça a été un déclencheur. Comme Hulk, c’est la colère qui le fait changer d’état.

– Je ne suis pas d’accord, avait dit Georges, et puis juste après, parce que j’étais tout simplement hébété, il a ajouté :

– Linné n’a fait que confirmer l’appartenance de l’homme à une catégorie différente et supérieure, tout en haut de la pyramide, comme n’importe quelle religion monothéiste.

Sur le moment, je ne sais pas ce qui m’a le plus étonné, le fait qu’il parle ou qu’il ne soit pas d’accord.

Par la suite, une fois qu’il a décidé de sortir de son mutisme, je me suis rendu compte qu’il était d’accord sur très peu de choses, en fait, et que c’était la nature même de notre relation qu’il remettait en cause. Du jour au lendemain, je suis devenu le représentant des pires exactions jamais commises par l’homme. Les massacres quotidiens de vaches, de porcs et de poulets, l’exploitation des animaux, le vol de leur viande, de leur peau, de leur ivoire, de leur fourrure, de leurs os, de leur graisse, de leur miel, le travail forcé, la vivisection, l’empoisonnement des ressources naturelles, c’était moi. Je ne sais pas où il avait trouvé ça, mais il a même sorti un chiffre, le nombre de bêtes abattues sur la planète en une année. Ça tournait autour des cinquante cinq milliards. Un milliard par semaine, rien que pour la viande. Sans compter les poissons, il a précisé, parce que ça n’était même pas chiffrable. Plus tard j’ai vérifié et ça se tenait comme chiffre. Je lui ai demandé, avec tout le tact dont je suis capable, pourquoi aucune voix ne s’était jamais élevée, chez aucun animal, pour exprimer ça comme il le faisait, et il a répondu que le propre de l’instinct animal étant la survie, il était logique qu’aucun d’eux ne se soit risqué à ce genre de déclaration. Finir sur une table de dissection ou dans un cirque, n’était pas une perspective très stimulante. Il parlait avec ce ton un peu ampoulé et pédant des autodidactes qui les rend souvent insupportables. En tout cas, les heures passées seul dans l’appartement lui avaient donné le temps de réfléchir et de se documenter.

Depuis, nos échanges avaient tendance à tourner à la dispute conjugale. Un esclave qu’on affranchit n’a aucune raison de vous dire merci. Parce que ce qui prime c’est le côté récriminatoire, le poids de l’injustice antérieure. Reproches, disputes, réprimandes. Georges ne me passait rien.

On en était là.

Mais ça restait quand même mon chat, et je prenais toujours plaisir à le caresser sous la gorge et sur le ventre.

Ensuite, il a changé de position sur le canapé pour se lécher l’épaule, et il a dit :

– Il a une tête de chien.

– Pardon ? j’ai fait.

– Ton Desproges, il a une tête de chien.

J’ai dit oui, si tu veux, et je lui ai demandé où il voulait en venir, en précisant que l’homme à tête de chien était mort et qu’il pouvait employer le passé.

– Nulle part, il a dit, tu vas juste écrire sur un type qui faisait des blagues à la télé avec une tête de chien. C’est loin de ton ambition de départ, non ?

– Tu préfèrerais que j’écrive sur toi, plutôt.

– C’est de l’humour ? il a demandé, en relevant la tête.

– Quoi ? j’ai fait.

– Tu as dit « Pluto », comme le chien, c’était de l’humour ?

– C’était involontaire.

Georges a toujours eu du mal avec les blagues ou les jeux de mots. A chaque fois, il demandait de préciser quand c’en était, ou quand c’en était pas, et je pense que c’est quelque chose de propre aux chats, le manque d’humour, si on compare avec les perroquets par exemple. Je dis ça parce que j’en ai connu un qui imitait le chien de la maison, et c’était vraiment pour se moquer de lui, ça ne faisait aucun doute. A mon avis, pour les chats c’est lié au fait qu’ils ont été divinisés, les Égyptiens, les Chimus, tout ça… ça leur est monté à la tête. Les idoles n’ont pas d’humour. Il suffit de regarder les saints dans les églises ou sur les peintures, il n’y en a pas beaucoup qui rigolent, ni même qui sourient.

– Et tu vas écrire quoi dans ce Bordel ?

J’ai dit que je n’en savais rien, que je n’avais pas eu le temps d’y réfléchir.

– Ah bon, il a fait, parce que tu as d’autres choses en tête sans doute ? Tu penses peut-être à quelqu’un ?

Je lui ai demandé ce qu’il voulait dire par là, et il m’a dit tu sais très bien, et j’ai dit si tu parles de Marie-Carmen, tu me le dis. Il a levé la patte arrière à la verticale, comme pour un contrôle technique, et en la remettant sous lui il a eu un haussement d’épaules.

Alors, je lui ai fait remarquer qu’il n’avait pas été particulièrement aimable avec elle, la veille, et c’est vrai que c’est un sujet que je voulais aborder de toute façon.

– Moi ? il a fait, en se redressant.

Je ne dirais pas qu’il avait les oreilles à plat quand il a dit ça, ni les yeux étirés, parce que ce n’est pas vraiment son genre, mais le ton y était.

Et là, il m’a sorti qu’il refusait d’être un bouc émissaire, que l’espèce animale l’était déjà depuis la nuit des temps.

– C’est elle qui est allergique à moi, pas le contraire, il a dit.

Ça n’était pas faux.

J’avais rencontré Marie-Carmen quelques semaines plus tôt, et c’était suffisant pour que l’envie de sortir de ma solitude me pousse à lui proposer de s’installer chez moi. Elle avait répondu, comme elle sait le faire, assez directement, que c’était « hors de question », quand bien même j’envisagerais de tondre Georges.

– Parce que ce n’est pas les poils le problème, elle a dit. Le problème c’est une substance générée par la peau des chats. On la retrouve dans l’urine, sur les squames – elle a précisé « les peaux mortes », comme si j’ignorais le sens du mot « squame » – dans la salive, et donc aussi sur les poils. Bref, on la trouve partout où passe un chat, Georges ou un autre.

Elle avait été très claire sur la question, et sur les risques qu’elle encourait. Œdème de Quincke.

J’imagine que c’est un truc qu’on apprend aux allergiques, cette façon d’aborder le sujet. En échange des désagréments qu’ils occasionnent à leurs hôtes – ceux qui vous annoncent qu’ils n’aiment pas les crevettes, le melon ou le fromage alors que vous avez déjà préparé à dîner – ils dispensent un peu de savoir autour d’eux sur les causes précises de leur problème.

Mais c’est vrai que les allergiques aux chats, on ne peut pas s’empêcher de penser qu’ils le font quand même un peu exprès, parce qu’ils n’aiment tout bonnement pas les chats. C’est ce qu’avait sous-entendu Georges. Et il avait ajouté que son instinct le trompait rarement, qu’il sentait ce genre de choses, l’hostilité, les molécules d’adrénaline en suspension dans l’air. Sa théorie c’était que Marie-Carmen était tout simplement jalouse de lui, et cherchait à l’évincer. Il m’avait fait remarquer qu’elle ne parlait pas de « crise allergique», mais d’« attaque », histoire de sous-entendre qu’il y avait bien un agresseur. En dehors de leur manque d’humour, il est clair que les félins sont d’une nature plutôt paranoïaque.

Toujours est-il que les moments que je passais chez moi résonnaient de propos polémiques, autour du fait que j’étais de la race des bourreaux, et que j’exploitais cyniquement la dépendance de Georges au confort en échange d’un substitut affectif.

– La vérité, c’est que je suis ton prisonnier, ton otage.

Et il concluait en général par le rappel que je l’avais fait castrer à l’âge de six mois, ce dont je n’étais pas fier, il est vrai. Quel droit est-ce que j’avais d’aller contre l’élan vital de son espèce, contre son instinct ? Le fait d’avoir pris, sans le consulter, la décision qu’il ne pourrait plus avoir d’enfants, constituait un acte inqualifiable, dont je ne pouvais me défendre qu’en soutenant que j’ignorais alors tout de sa sensibilité, de son intelligence, et de sa capacité à comprendre le fait même qu’il était une créature vivante et autonome.

Et quand je n’étais pas chez moi, Marie-Carmen, toute entière gouvernée par son déterminisme génétique, ne se privait pas de me rappeler qu’elle ne pourrait s’engager tant qu’elle ne se sentirait pas libre de me rendre visite sans craindre une attaque.

J’avais donc à gérer un conflit sur deux fronts. Comme un président américain.

Dans ces conditions, devoir écrire sur un comique ne faisait qu’ajouter à ma charge.

Je pourrais donner d’autres exemples de la teneur de nos débats, avec Georges, ça n’est pas très difficile. Quelques semaines plus tôt, alors que je venais de poser un pot d’herbe à chat à côté de son bol d’eau, tandis qu’il écoutait les Snakes – je ne sais pas comment il s’y était pris, mais il s’était fait une play list sur l’ordinateur, avec Les Stray Cats, les Beatles, les Animals, Mad Dogs & the Englishmen, les Turtles, Adam and the Ants, que des groupes avec des noms d’animaux – il s’était lancé dans une apologie des humains qui, selon lui, avaient assumé leur appartenance au monde animal, leur nature fondamentale, et dont nous, les hommes, avions faits des monstres. Spiderman, Batman, les Vampires, les Sphinx, les Centaures, les Sirènes, les Loups-garous, ils avaient tous défilé. J’ai objecté que si on les prenait un par un, c’était tout de même une belle bande de névrosés, voire de délinquants, mais il n’a rien voulu entendre et s’est mis à disserter sur les temps anciens où les deux espèces étaient unies, sans hiérarchie, dans un monde pacifié. J’ai rétorqué que s’il existait un monde violent, un monde où régnait la terreur, où le fort l’emportait sur le faible, c’était bien le sien, et que nous autres, humains, n’avions aucune envie d’y retourner, que c’est à la paix, justement, que nous aspirions.

Pour toute réponse, il s’était contenté d’égrener un certain nombre d’épisodes peu glorieux de notre histoire : Dachau, Treblinka, les Croisades, Nankin, Hiroshima, le Rwanda, le Cambodge, l’Arménie, la Légende Noire, la Saint Barthélémy, l’Holodomor… une liste qu’il aurait été capable de dérouler pendant pas mal de temps si je ne lui pas demandé d’arrêter, en lui disant qu’il devenait acariâtre.

Voilà où on en était.

J’ai replié le journal et j’ai regardé ses yeux jaunes qui me fixaient sans ciller.

– Ecoute, si on pouvait laisser un moment nos différents de côté, ça me ferait plaisir, sincèrement. Regarde, j’ai apporté du saumon.

J’ai sorti le paquet de quatre tranches du sac de courses, et je le lui ai montré, avec la fenêtre transparente qui laissait voir la chair orange et le dessin de saumon bondissant sur la partie en carton qui disait « Saumon de la Baltique ». Il ne devait pas s’attendre à ça, parce qu’il a fait :

– Du saumon ? et il a sauté du canapé pour venir se frotter entre mes jambes.

J’ai évité de lui parler de l’irrésistibilité de ses pulsions, parce que de mon côté, l’envie que j’avais d’appeler Marie-Carmen pour lui proposer de passer la soirée ensemble n’était pas exempte d’arrière-pensées animales. Je me suis dirigé vers la cuisine et Georges m’a suivi. Ça m’a fait plaisir de l’entendre ronronner comme un chat normal, et j’ai passé mes doigts à rebrousse poils sur son dos. Il s’est roulé par terre et j’ai fait pareil sur son ventre, et ensuite j’ai découpé une tranche de saumon en petits carrés, que j’ai servie dans une soucoupe. J’ai repris les commandes de la musique et on a passé la soirée comme ça, moi sans Marie-Carmen et lui l’estomac plein, à écouter un peu de Mozart et de Charlie Hayden. Je me suis allongé sur le tapis, et Georges a préféré retourner sur le canapé. J’ai réfléchi à ce que j’allais écrire, mais rien n’est venu. J’ai fumé un peu, sans plus de résultats. Georges a trouvé refuge dans la salle de bain, parce qu’il y fait plus frais et qu’il n’aime pas la fumée.

Je suis allé me coucher vers minuit.

Georges m’a réveillé vers trois heures.

Il ne fait peut-être pas beaucoup de bruit en marchant, et je n’ai pas la prétention d’avoir l’ouïe aussi fine que la sienne, mais quand il mange des croquettes, ça s’entend. Je ne devais pas non plus avoir un sommeil très profond, à cause de la chaleur, et de cette histoire de revue et tous ces écrivains que je ne connaissais pas qui allaient sans doute proposer des textes époustouflants quand je n’avais pas la queue d’une idée. Bref, il avait dû finir le saumon, et s’était attaqué aux croquettes « vétérinaire » spéciales chat mâle opéré de moins de 7 ans, et c’est ce qui m’avait réveillé. Je suis resté au lit, et je lui ai dit qu’il avait toute la journée pour manger, au lieu de rester avachi dans l’appartement, alors que moi je n’avais le temps de rien, ni d’écrire, ni de dormir. Il a commencé par dire qu’il n’y pouvait rien, que c’était une affaire de métabolisme, qu’un lion dormait dix-huit heures par jours, un koala vingt deux, et qu’un ours en hiver c’était trois mois, et qu’il ne contrôlait pas ces choses-là. Il a ajouté que certaines espèces naissaient et mourraient dans la même journée sans même connaître le sommeil. J’ai oublié ce que j’ai répliqué, mais il a re-répliqué :

– Je sais une chose en tout cas, c’est qu’une vie de bonheur ne dure pas autant qu’une vie de souffrance. Et je sais aussi que le temps et la conscience sont indissociables.

Je n’ai pas saisi tout de suite où il voulait en venir, sans doute à cause de l’heure qui brouillait tout. Il a continué sur sa lancée, et visiblement il était plus réveillé que moi :

– Être conscient, il a dit, c’est avoir conscience de l’expérience qu’on est en train de vivre. La conscience, c’est la totalité du moment. C’est ce qu’apprennent les humains en classe, à dix-sept ans. Nous on vit ça beaucoup plus tôt. Parce que l’homme est le dernier des animaux à être propre et autonome, et qu’il lui faut sept ans, au moins, pour atteindre l’âge de raison, avant de repasser par l’âge bête.

J’ai dit que je ne comprenais rien à ce qu’il racontait, ni à ce qu’il essayait de me démontrer, et qu’il était tard.

– Une horloge nous sépare, il a fait avec l’emphase d’un acteur de théâtre.

Voilà, c’est le genre de discussion qu’on avait. Je pourrais en citer d’autres.

Le lendemain, j’ai vu Marie-Carmen, chez elle. Elle m’a d’abord fait tourner sur moi-même, pour voir si je n’avais pas de poils de Georges sur moi, avant de me faire entrer, et de demander d’aller me laver les mains. Nous avons fait l’amour et quand je suis reparti, elle m’a dit « Réfléchis ! ».

C’est ce que tout le monde me demandait, de réfléchir, où que j’aille : à ce que j’étais prêt à faire par amour, à la place de l’homme dans la création, à comment noircir quelques pages sur un sujet qui ne m’intéressait pas.

Sur le chemin du retour j’ai vu un graffiti sur le mur du cimetière qui disait : « L’homme est un loup pour l’homme. L’homme est un cochon pour le cochon. L ‘homme est un chien pour le chien ».

Ça m’a occupé jusqu’à l’appartement de réfléchir à ça alors que personne ne me demandait rien, pour une fois.

– Ecce homo ! a lancé Georges quand j’ai franchi le seuil de l’appartement.

Je n’ai pas relevé.

– C’est de l’humour, il a ajouté.

– Ça doit pas être ton truc, j’ai fait.

– Le rire est le propre de toi, c’est ça ?

– Georges, j’ai dit, je n’ai pas d’avis sur la question, restons-en là, tu veux ? J’ai du travail.

– Ne rien trancher, ne rien décider, c’est comme ton Desproges, il a craché.

Je l’ai regardé et j’ai dit :

– Vas-y, balance !

Il a commencé par minauder, en disant qu’il avait feuilleté un des livres que j’avais achetés pour l’occasion, et qui était resté sur la table basse.

– Ce que j’en retiens, c’est que lui non plus ne devait pas aimer trop ça, débattre. Il était pas du genre à prendre parti, il disait que le monde n’est pas si simple, qu’il faut décider au cas par cas, ne pas généraliser, il refusait les causes ou les combats, parce qu’il y a des méchants dans tous les camps, bla bla bla… C’est un peu ça la position de ton Desproges, non ? Ne pas prendre position. Le status quo. Il existe un ordre, laissons-le en place. C’est la nature qui est comme ça. Mettre tout le monde dans le même sac et le sac dans la rivière ! Tandis que lui restait tranquillement sur la berge, sur scène, un endroit surélevé.

J’ai bien senti que derrière sa critique, c’était moi qu’il visait, et c’est ce qui m’a poussé à répliquer qu’il maniait des notions un peu trop complexes pour lui, sous-entendu pour son cerveau de trente grammes, quand le mien en pèse au minimum mille trois cents. De plus, il ne connaissait rien au sujet, notamment concernant certaines de des prises de position de l’humoriste. Ça aussi c’est un truc de chat, la mauvaise foi.

– La complexité, c’est la capacité à décomposer les éléments, voire à les classer, il a fait avec son petit ton fat.

– Et ?

– Et quand je vois comment ton Linné s’y est pris pour mettre tout le monde dans les petites cases qu’il a faites lui-même, on peut douter de vos aptitudes au rangement.

La tête me tournait. J’ai regardé ma montre. J’avais faim, j’avais soif, j’avais envie de fumer, j’en avais assez des humains et des animaux, les deux confondus. Je lui ai dit que je ne voulais pas de disputes ni rien, et qu’en tant qu’être vivant et tolérant, j’acceptais d’écouter ce qu’il avait à dire, pour peu que ce ne soit pas trop long, ni trop fulminant.

Il s’est léché une patte, et il a dit :

– C’est assez simple, pour Linné les baleines, les girafes, les vers à soie, les colibris, les lynx, les orvets, les autruches, les tortues, les scarabées, tout ça ne forme qu’une seule grande catégorie inférieure : les animaux. L’homme constitue l’autre, la supérieure, la noble : l’humanité, qui s’est arrogée tous les droits et tous les pouvoirs. Comment appelles-tu ce tour de passe-passe ?

Il a achevé son petit exposé, s’est regardé les griffes de la patte antérieure gauche, s‘est léché l’intimité, et il a ajouté :

– En plus, il pensait que les espèces étaient en nombre fini, depuis la Création. C’est risible,

Je lui ai demandé s’il suggérait de diviser l’humanité en plusieurs espèces, de revenir aux races, mais il a dit qu’un ensemble unique accueillant tout ce qui vit et ce qui souffre lui semblait suffisant.

– Reconnaître simplement l’égalité du vivant, il a fait. Vos classifications ne tiennent pas debout. Les lamproies sont exclues de la famille des poissons, le cœlacanthe est le seul représentant de la branche des poissons osseux, et si on décide que l’espèce la plus évoluée est celle qui s’est le plus éloignée de la paramécie de départ, et bien c’est la baleine, c’est pas l’homme.

– Tu sembles bien informé, j’ai dit.

Ça n’était pas très brillant comme commentaire, mais honnêtement, je ne voyais trop quoi répondre à ça.

– C’est mon côté chien savant, il a fait sans rire.

– Ça oui, ça c’est de l’humour, j’ai dit, et il a dû se sentir encouragé parce qu’il a ajouté. :

– Et puis qui classe quoi ? Pour les chinois le kiwi est une souris végétale!

Je lui ai demandé où il avait lu ça, et il a dit que c’était une émission à la radio, avant de conclure :

– C’est le grand bordel, quoi !

– Ça aussi, c’est de l’humour, j’ai dit.

– C’était pas volontaire, il a fait.

Quelques jours se sont écoulés, sans à-coups, dans une tension molle, faites d’escarmouches de faible intensité, mais de fréquence soutenue. Georges me reprenait sur des détails, lançait une pique en direction de Marie-Carmen, se plaignait d’un manque d’attention, ronchonnait quoi.

C’est dans ce climat que les choses ont mûri.

Un soir, après avoir changé sa litière et remis les croquettes à niveau, j’ai décidé d’aborder le sujet auquel je commençais à penser depuis un moment déjà.

– Ça te dirait d’avoir plus d’espace, plus de distraction ? j’ai demandé.

Quand on cherche on trouve, même si Flemming, avec la pénicilline, prouve que le contraire est vrai aussi. C’est comme ça que l’image de Christina m’est revenue, en cherchant une solution, des souvenirs de son jardin et de la campagne environnante, et de tout ce qui faisait que nous nous étions quittés après avoir fait l’amour trois fois ensemble, seulement : la première qui était ratée, la deuxième pour nous rattraper, et la troisième pour obtenir confirmation du désastre.

Christina aimait les animaux. Je serais tenté de dire « préférait », pour me dédouaner de notre échec, mais la vérité m’oblige à admettre qu’après moi elle avait eu une vie très libre et très généreuse, sans aucun rejet de l’espèce masculine, ce qui, les fois où j’y avais repensé, m’avait déprimé pour la journée. C’est beaucoup si on considère la brièveté de notre relation. Et donc, l’idée de placer Georges chez Christina, que je revoyais entourée de verdure, de lapins tapis dans les haies, de souris, de musaraignes, d’oiseaux et d’abeilles dansant dans la lumière, s’était formée sous mes yeux, parce que je cherchais à lui donner une forme de toute façon.

Georges a demandé quel genre d’espace, et je lui ai dit, la nature, un jardin, quelque chose où il y a des arbres pour grimper, parce que c’était tout de même dans tes gênes de grimper aux arbres, pas d’avoir des grattoirs en carton.

Il a répondu que procréer aussi c’était dans ses gênes, et ça a clos le débat pour ce jour-là.

De ces dernières journées passées ensemble, alors que mes pensées étaient essentiellement dirigées vers ma non-relation avec Marie-Carmen, des conversations me reviennent. Je me souviens d’avoir reproché à Georges de prendre n’importe quel prétexte pour instruire mon procès, et de lui avoir dit que c’était pénible, à la longue.

– Ton procès ? il a dit. Qu’est-ce que tu sais des procès ? Sais-tu qu’en onze cent vingt, l’Évêque de Laon a excommuniée des mulots et des chenilles ? Qu’en mille quatre cent cinquante et un, l’Évêque de Lausanne a excommunié des sangsues ? Et qu’à Bâle, en mille quatre cents soixante quatorze, on a condamné un Coq au bûcher, pour avoir pondu un œuf ? Ce sont juste des exemples. Et je ne parle pas des milliers de chats brûlés vifs pour sorcellerie, jusqu’à la Révolution. Les Révolutions sont toujours nécessaires.

J’ai failli entonner l’Internationale, mais j’ai estimé que ça n’était pas très drôle, et je me suis abstenu. Je lui ai dit qu’il était bête, qu’il ne devait pas se mettre dans des états pareils pour des choses aussi anciennes, et réagir à chaque fois comme un écorché vif. Et il a dit que les insultes associées à des noms d’animaux aussi ça commençait à bien faire, que c’était extrêmement humiliant, de dire à quelqu’un qu’il est bête. Ou de le traiter de poule mouillée, de porc, de rat, de parasite, de charognard, de serpent, de requin ou de chien…

J’ai apprécié qu’il prenne la défense des chiens, pour une fois, et je lui ai dit qu’il y avait aussi beaucoup d’insultes avec les parties du corps humain.

Une autre fois il a parlé de la déclaration universelle des droits de l’animal de mille neuf cent soixante dix-huit, jamais respectée. Il a récité tous les articles par cœur, et il y en avait plus d’une dizaine, je dirais. Article un : tous les animaux naissent égaux devant la vie et ont les mêmes droits à l’existence ; article deux : tout animal a droit au respect, à l’attention, aux soins et à la protection de l’homme ; article trois : nul animal ne sera soumis à des mauvais traitements etc.

Il a dit qu’on ne pouvait pas se fier à la parole humaine.

Voilà, c’est pour donner un aperçu de comment ça se passait vers la fin.

Notre dernière conversation a concerné cette femelle bonobo observée en train de raconter à son petit une histoire qu’on lui avait apprise grâce au langage des signes. Georges a dit que ça allait contre toutes les théories sur l’intelligence animale : la transmission de la culture, la réflexivité, l’image de soi, la capacité à évoquer volontairement une expérience passée, hors de son contexte, sans stimuli extérieurs. A raconter une histoire, en fait. Et puis il a demandé :

– Il racontait des histoires, ton Desproges ?

– Pas à ma connaissance, j’ai dit, mais je suis pas spécialiste.

– Il faisait des blagues sur son époque, quoi !

– Oui, si tu veux, j’ai répondu, parce que je n’en étais plus au stade du débat.

– Alors, a fait Georges, on peut en conclure que ton Desproges n’était ni un écrivain, ni un bonobo.

Le lendemain, je suis rentré avec un « sac de transport pour petit animal », neuf, en toile plastifiée, avec une fenêtre transparente sur l’avant et plancher rigide.

J’ai essayé de lui expliquer, de le convaincre que passées les premières heures d’adaptation, il ne voudrait plus jamais retourner dans un appartement, que même s’il n’avait jamais été au contact de la nature, il allait pouvoir vivre comme un vrai chat, qu’il n’y avait pas d’autre solution, et que je reviendrais le voir. Alors que moi, à sa place, je sais que je n’aurais pas voulu me revoir. J’ai tenté de le rassurer, d’avoir un ton que même un chat qui ne parle pas serait à même de comprendre qu’il était bienveillant, parce que c’était Georges, et que celui qui n’a jamais senti sous ses doigts le ronronnement d’un chat qu’on caresse sous la gorge ne sait pas vraiment de quoi je parle. Mais quand j’ai voulu le saisir, la transparence de sa patte s’est imprimée dans l’air, et je me suis retrouvé avec quatre filets de sang très fins en train de se former sur le dos de ma main. Je l’ai regardé sans rien dire, parce que je savais que c’était la peur qui l’avait fait réagir de cette façon. J’ai refait une tentative, mais avant que je pose mes mains sur lui, il s’est dirigé tout seul vers le sac ouvert, peut-être pour renifler l’odeur d’un vieux t-shirt que j’avais placé dedans pour que ce soit plus confortable pendant le voyage, et qu’il se sente plus en confiance. Quand il est entré dans le sac j’ai replié sa queue à l’intérieur, et j’ai refermé la fermeture à glissière de la porte de tissu ajourée.

Pendant le trajet, qui n’a pas duré plus d’une heure en voiture, lui sur le siège du mort avec la ceinture passée dans les anses, et moi sur le siège d’Achéron qui poussait la barque vers l’autre rive, nous n’avons rien dit.

Quand je me suis garé, Christina était dans le jardin en train de fixer un abri pour mésanges sur un tronc. Je l’ai encore remerciée, et j’ai dit à Georges qu’il serait très bien là, et Christina aussi lui a dit qu’il serait très bien là, avec une voix douce, et ça m’a fait plaisir. J’ai ouvert le sac sur le seuil de la maison, et Georges est sorti tout doucement en regardant autour de lui, et dès qu’il a aperçu le canapé, il est parti se mettre dessous, en moins de temps qu’il n’en faut pour le raconter. Je suis resté encore un peu. La maison était sombre parce que c’était le genre avec des murs épais, des petites fenêtres, comme chez les nains, mais à taille humaine. J’ai répété quelques mots à voix basses sous le canapé, comme quoi je reviendrais le voir, j’ai embrassé Christina et je suis parti. Et en traversant le jardin, je crois bien l’avoir entendu miauler.

Je n’ai pas pu m’empêcher de penser qu’en l’abandonnant, j’avais simplement choisi mon espèce.

Il y a un épilogue à mon histoire. Et c’est la différence avec Desproges qui ne racontait pas d’histoires. Le lendemain de mon abandon, après une demi-journée d’aspirateur, et un certain nombre d’aller et retour de rouleau adhésif sur les cousins, les vêtements, le dessus de lit, le tapis du salon, le bas des rideaux, et de l’encens brûlé dans toutes les pièces, j’ai invité Marie-Carmen à s’installer chez moi.

Dix-huit jours plus tard, et malgré des essais parfaitement concluants sur le plan sexuel, c’est à moi que Marie-Carmen était devenue allergique. Ça s’est réglé à l’amiable, une espèce de constat sans les papiers. Elle ne se voyait tout simplement pas vivre avec un écrivain, une espèce de paraplégique cloué à sa chaise du matin au soir, devant son ordinateur ou un paquet de feuilles blanches, quelqu’un avec qui il fallait prendre rendez-vous pour pouvoir le déranger, et qui en plus n’avait pas l’air de produire tant que ça. Non merci, elle avait dit pour finir, mais sans moi.

Je suis donc retourné voir Christina. Ce n’est pas l’épisode le plus brillant de ma vie sur terre, mais ça montre aussi que je suis prêt à reconnaître mes erreurs, ou que j’ai du mal à vivre seul. Elle m’attendait devant le portail, un sécateur à la main. C’était une très belle métaphore. Je suis entré dans la maison et je l’ai vu. Il dormait dans un coin de la pièce, le genre de coin où il y a toujours tout prêt quelque chose sous lequel on peut se cacher, au cas où, une armoire, un buffet, n’importe quoi. Il a ouvert les yeux et m’a regardé sans bouger. Il s’est laissé prendre, et quand je l’ai mis dans le sac il n’a rien dit, ni rien fait. Je l’ai ramené à l’appartement. Il a inspecté toutes les pièces, pour les odeurs, tout ça, il est passé près de la table basse, à côté du paquet de feuilles que j’avais écrites pour la revue, il a lu le titre avec son nom, mais il n’a rien dit. Et puis il s’est installé sur le canapé, et il a fermé les yeux. Je l’ai caressé assez longuement, et je me suis demandé s’il allait reparler un jour. Il ne semblait pas en avoir envie.

Je ne pouvais pas lui en vouloir, non plus.

 

Fin

 

* Buffon, Linné, éternels rivaux de la biologie, Thierry Hoquet, Dunod, 2007.

* Linné, le rêve de l’ordre dans la nature, Nils Uddenberg, Hélène Schmitz, Belin, 2007.