La fin du monde.

nouvelle

 

                 Trois oies sauvages tracèrent un arc de cercle au-dessus du lac et s’éloignèrent pour finalement disparaître mangées par la lumière blanche des nuages à l’horizon. Comme toujours en été, le vent soufflait fort et brisait la crête des vagues en autant de petits napperons d’écume. Le lac changeait de couleur sous l’ombre rapide des nuages, passait du vert au bleu au gris ou au noir et tout autour le ciel clair de février déchiquetait la silhouette des sommets où brillaient les éternelles taches de neige à la disparition néanmoins programmée. Des coulées de glace bleue sillonnaient les forêts obscures et tombaient dans le lac. La terre était jaune des herbes sèches, et sang des étendues de mousse qui tachaient le paysage. Les hêtres blancs pliaient sous le vent et les lichens parasites vert pâle s’élançaient des branches et s’enroulaient autour des troncs gris et secs ou flottaient au vent comme les cheveux d’une vieille femme.

Il avait passé la fin de semaine à pêcher dans les torrents avoisinants, et maintenant il fallait rentrer, reprendre la route en terre qui menait à la petite ville. Il était dix heures et le soleil était encore haut. Il aurait de la lumière jusqu’à onze heures, minuit peut-être, ce qui lui laissait le temps d’arriver et de dîner en chemin. Il ferma la porte de la cabane et remisa les deux grands sacs de toile imperméable dans le coffre de la voiture, une Ford break de couleur bleue, et se mit en route.

Il ne croisa qu’une camionnette qu’il vit venir de loin et dont il eut le temps en remontant la vitre, d’éviter la poussière soulevée. Il ralentit à l’approche du poste militaire.

– Qué tal la pesca ? lança le soldat qui était sorti de sa guérite.

Il remarqua qu’on avait repeint le panneau de bois qui disait “Ne parlez pas de votre travail, ne parlez pas de vos activités. Ne donnez pas de renseignements pouvant servir à l’ennemi.”

Il porta la main à son cœur et sentit le portefeuille à travers l’étoffe de sa veste. Il avait montré ses papiers et ceux du véhicule à l’aller et le militaire lui fit signe qu’il pouvait passer. Il lui offrit une cigarette et repartit en agitant la main par la fenêtre ouverte. Plus tard, il décida qu’il ne s’arrêterait pas pour dîner.

En vue de la ville, il essaya de se rappeler pourquoi il avait choisi l’endroit, pourquoi si loin ? Pourquoi s’installer dans ce bourg acculé par la cordillère finissante, contraint de se tourner vers les eaux froides du Beagle, vers un sud de glace dominé par un ciel sur lequel tout le monde savait qu’il valait mieux ne pas trop compter ? Qu’est-ce que ça changeait puisqu’on s’emmenait toujours avec soi ?

Tandis que la Ford pénétrait dans les faubourgs de l’agglomération, le soleil plongeait interminablement dans une lumière crépusculaire rayée sur l’horizon de quelques filets pourpres. Comme il n’avait toujours pas faim, il se dirigea vers le port et s’arrêta chez le Chilien. Installé depuis treize ans en territoire ennemi, le Chilien était assis à l’une des sept tables que comptait son café et comme chaque mois, il établissait la liste des commandes qu’il passait à la capitale en pointant des quantités dans des colonnes. Les murs jaunes étaient nus à l’exception d’une peinture académique qui représentait le volcan Osorno depuis le lac Llanquihue, Province d’Orsono, Chili, disait une petite plaque en cuivre au bas du cadre en bois sombre. En dehors des boissons, l’établissement proposait un certain nombre de produits de première nécessité sur une série d’étagères fixées sur le mur du fond, lessive, huile, riz, bougies, balais, ampoules, tournevis etc. Appuyé au comptoir, le correspondant de La Naciòn regardait quelque chose qu’il était le seul à voir dans  son verre de Jägermeister.

Il salua la maigre assemblée et se dirigea vers le fond de la salle pour contourner le comptoir et s’arrêter derrière la tireuse.

– Te dérange pas pour moi, dit-il sans regarder le Chilien.

Il prit un verre sur l’égouttoir, l’inclina sous le tube, tira la manette vers lui et la bière commença à couler lentement le long de la paroi.

Le correspondant de La Nación abandonna la contemplation de sa liqueur d’herbes et se tourna vers le Chilien.

– Je peux te poser une question ? Personnelle,  il ajouta après un blanc.

– Je dirais que c’est pas bien le moment, dit le Chilien.

Le correspondant regarda derrière la tireuse comme s’il y cherchait un soutien mais n’y trouvant qu’un  regard baissé sur un verre de bière qui finissait de se remplir, il revint vers le Chilien.

– Tu s’rais de quel côté ? Tu t’es sûrement déjà demandé.

– De quel côté de quoi ?

– Si ça leur prenait l’envie de débarquer à tes compatriotes, supposons.

Le Chilien soupira et continua d’écrire dans son cahier.

– Non, sérieusement, entre ton pays et tes amis?

Le correspondant porta son verre de Jägermeister à ses lèvres.

– Je choisirais ta femme, dit le Chilien, sans lever les yeux de sa liste.

Et c’était sans doute la meilleure réponse à faire pour éviter de vexer un homme d’influence qui appréciait cependant qu’on lui rappelle qu’il était l’exclusif usufruitier du corps d’une ex-miss régionale, devenue sa femme vingt-sept ans plus tôt, et qui n’en continuait pas moins de faire tourner les têtes des militaires, pêcheurs et techniciens du pétrole qu’elle croisait dans l’artère commerçante de la ville. Un seul parmi la horde de célibataires et d’hommes prêts au divorce qui la convoitaient alors, avait eu le talent de la séduire et de remporter ce qui était jusqu’à aujourd’hui sa plus belle victoire sociale.

Le lendemain, le vent soufflait toujours. Il se rendit tôt chez le docteur, pour lui signaler une douleur au niveau du diaphragme. Le docteur l’interrogea, avait-il avait des motifs d’inquiétude, est-ce qu’il dormait bien, ensuite il prit sa tension, le palpa et il écouta le cœur. Il dit que dans les torrents, un mauvais mouvement, avec le froid on ne se rend pas compte, mais ça pourrait être un calcul dans la vésicule, le mieux c’est une échographie, comme ça on saura, et il lui donna des sachets à boire dilués dans de l’eau en attendant.

Il passa ensuite à la capitainerie, comme il le faisait chaque matin, puis chez le Chilien. Il prit un maté et dilua l’un des sachets du docteur dans un verre d’eau. Il feuilleta le Sureño étalé sur le comptoir et commenta les nouvelles avec le Chilien. Finalement, il replia le journal et porta comme d’habitude, avant de sortir son portefeuille, la main à sa poitrine.

– Avec la bière d’hier soir, dit-il.

Les gens voyaient dans cette main sur le cœur une forme de remerciement, ou un rituel d’au revoir, comme pour dire je conserve à jamais le souvenir de l’instant que nous venons de partager.

Il tira cinq billets qui ne valaient rien du portefeuille en cuir, le temps pour le Chilien d’apercevoir derrière une fenêtre en plastique le portrait en couleur de  l’enfant qui souriait avec son appareil dentaire, puis il déposa l’argent sur le comptoir.

Quand il sortit du café, le vent soufflait encore. Il se dirigea vers la jetée de ciment qui menait au fanal et s’assit au pied de la colonne de métal rouge et blanche que poissait l’air marin. Le canal moutonnait et l’Arni rentrait, reconnaissable à sa coque et à sa timonerie jaunes. Il laissa son regard porter vers l’île Navarino en arrière plan et imagina derrière ses sommets, le passage de Drake, les Shetland du Sud et à plus de mille kilomètres de la colonne contre laquelle il s’appuyait, la grande terre blanche, entamée par la houle du détroit, Terre de la Reine Maud, Péninsule Edouard VII, Côte Sabrina, amenée à disparaître, à fondre comme un sucre dans l’océan et dont il ne resterait bientôt plus qu’une infinité de glaçons bercés par la houle. Il aurait pu se demander si c’était d’avoir le ventre vide depuis la veille ou un effet du médicament qui l’amenait à ce genre de pensées, mais il savait que ça n’était pas ça, c’était juste qu’on était en février.

Il regarda l’Arni accoster et décharger sa pêche. Un homme avança sur la digue, chaussé de bottes de caoutchouc rouges et coiffé d’une casquette de laine sur laquelle il maintenait une main presque aussi rouge :

– Che, qué viento.

Le marin ramenait des araignées, de la sardine et des mostelles de fond, mais très peu de merlus. Ils avaient perdu une ligne de nasse et aperçu le baleinier japonais au large de Lennox. Ensuite, le marin lui demanda s’il sortait toujours demain, mais comme ce n’était pas vraiment une question, il n’obtint pas vraiment de réponse.

– Allez, viens, paie-moi un verre, et il ajouta en réajustant sa casquette et en désignant la baie, tu vas attraper la mort à rester là.

Ils s’éloignèrent sur la ligne parfaite et pure de la jetée. Leurs silhouettes courbes se détachaient sur le gris rosé du ciel. Quand ils pénétrèrent dans l’air chaud du café, Le Chilien remisait la serpillère dans le placard des produits d’entretien.

– Deux Fernet, dit le marin et ils s’assirent sur les tabourets au comptoir.

Le Chilien prit la bouteille avec l’étiquette de l’aigle sur un globe sur l’étagère et deux petits verres à pieds. Il versa l’alcool jusqu’au ras des verres et reboucha la bouteille.

Les deux hommes levèrent les ballons avec précaution et burent une première gorgée du bout des lèvres, comme si le liquide était trop chaud, avant de reposer leur verre. Le marin répéta l’histoire des nasses perdues et du baleinier.

En l’écoutant, il se dit qu’il avait commencé à boire trop tôt. Février était un sale mois, depuis quatre ans, un mois court et trop long. Demain il embarquait. Une fois à bord, il ne penserait plus à rien, la mer et le ciel envahiraient son esprit et qu’on soit en février ne ferait plus aucune différence ou presque.

– La même chose, dit-il en désignant les deux verres vides sur le comptoir.

Il ajouta :

– Celle-là aussi est pour moi.

– En quel honneur ? demanda le marin.

Il porta la main à sa poitrine.

– L’honneur n’a rien à voir là-dedans, aujourd’hui c’est pour moi.

Le marin sembla sur le point de répondre quelque chose mais se retourna finalement vers le Chilien :

– Dos más, dit-il en faisant le geste avec les doigts.

Le Chilien remplit les deux petits ballons.

 

 

 

Fin